Changer le monde

Ah, toujours cette vieille obsession : changer le monde! 

Quoi, à bientôt 50 ans, tu en es toujours là? Oui, j'avoue. Mais je vais vous expliquer ce que j'entends par ça: 

Je ne crois pas à la volonté stérile de changer l'autre, de le combattre, ou de le réformer. Ces désirs, souvent égoïstes, ont montré leurs limites et ne sont, la plupart du temps, que provocations sources de violences diverses. L'autre n'a pas envie qu'on le change. Il a  besoin qu'on l'aide à se changer lui-même s'il le souhaite, ou qu'on l'accepte tel qu'il est. 

Il s'agirait donc de continuer,  jour après jour, à développer ce germe unique que nous portons en nous, afin de le mettre au service de la collectivité. C'est une oeuvre incessante. Sitôt accomplie elle se dérobe. A peine effleurée qu'elle nous envoie à nouveau en quête. Pendant que nous travaillons sur notre matière brute nous laissons les autres tranquilles, et avons moins d'énergie à leur reprocher ce qu'ils sont ou ne sont pas. Nous nous approcherons ainsi de la paix tant espérée. 

On me reproche parfois ( rarement directement d'ailleurs) de m'intéresser à trop de sujets. Et de communiquer sur des niveaux trop variés. Quoi? Il faudrait détenir une théorie, unique, universelle, pour prendre sa part dans cette oeuvre infinie qu'est l'amour du monde? Je ne crois pas aux théories. Et je défie celui ou celle qui a connu la faim, la soif, le rejet et la solitude de continuer à combattre son prochain à coup de théories. 

C'est dans les actes quotidiens, auprès de celles et ceux qui vivent,souffrent et meurent que nous construisons un monde différent, chaque jour. Nous pouvons ranger nos théories, elles ne sont que fantômes poussiéreux. C'est d'actions dont nous avons besoin.

Ce matin, dans le R.E.R en allant vers le Centre de Paris, m'a été donné de vivre un moment de grâce. Un SDF est entré, tenant une cannette de bière à la main ( 8h45 , pour la bière, c'est tôt ! ). Il a demandé un peu d'argent, d'une voix plutôt enjouée. Puis un jeune homme, l'air très fatigué, est venu s'installer à côté de lui. L'homme plus âgé a initié une discussion. Le jeune a accepté l'invitation, et a commencé à lui faire des confidences. Après quelques minutes le SDF était en train de conseiller celui qu'il appelait " mon petit" sur la manière de régler les problèmes avec son patron. J'ai pudiquement dissimulé les quelques larmes qui me montaient aux yeux. Le jeune homme avait en effet l'air de vivre une vraie situation de "souffrance au travail", et celui qui aurait pu être son père ( et dont personne n'osait s'approcher vraiment tellement il sentait mauvais ) l'a rassuré, lui prodiguant avec une infinie douceur des conseils très judicieux, qu'il a conclus par " tu sais, moi ça fait quelques années que je suis dans la rue, et ce n'est pas facile, alors fais attention à ton boulot, et fais attention à toi. Fais-toi plaisir, sors avec des potes, et relativise. Bon courage, Petit". 

Rangeons nos théories s'il vous plaît, et  regardons au fond de nos coeurs; Qu'y trouvons-nous? 

Moi, ce soir, j'y trouve une gratitude infinie d'avoir pu assister à cette scène. 

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