Job - Journées du Pardon 2014

 

« Pardon et acceptation : vers la réconciliation » ( à la lumière de l’histoire de Job )

 

Chers amis,

Tout d’abord je tiens à vous remercier, encore une fois, pour ces journées magnifiques que nous avons vécues ensemble. Merci à Olivier et Annabelle qui ont travaillé d’arrache-pied pour nous concocter un programme si puissant et si beau, et merci à chacun d’entre vous, particulièrement ceux qui ont fait un long chemin pour venir partager avec nous leur expérience vivante et vibrante. Ces Journées font indéniablement partie de celles qui changent une vie, et nous encouragent à continuer à porter haut le flambeau de l’amour, de la paix, et de la réconciliation.

Durant ces quelques jours, beaucoup d’émotion a été présente, et ce pour plusieurs raisons :

Rencontrer des gens qui sont passés par le feu de l’épreuve, et ont réussi à ne pas sombrer dans le désespoir ou la haine est comme une rencontre avec la grâce. C’est un feu allumé dans notre âme, qui nous rappelle que certains êtres sont capables de survivre à l’impensable, et de transformer leur destin, parfois redoutable, en un terreau où faire pousser les fleurs de l’amour. Cela nous donne du courage. Cela peut même changer notre vie.

Mais ce n’est pas tout : Ce qui, à mon avis, fera que ces journées seront inoubliables, c’est qu’elles vont nous changer, nous, personnellement. Nous transformer, en profondeur. Le pardon, comme l’amour, et donc leur seule évocation, ont un pouvoir alchimique.

Et c’est de cela dont j’ai eu envie de vous parler: de la façon dont la vie vient transformer nos certitudes, notre rapport à la vie, et à nous-mêmes. Voici donc, dans les grandes lignes, le résumé de la conférence que je vous ai proposé au Val de Consolation :

 

INTRODUCTION :

Lorsque le destin nous touche cruellement, c’est nous-même que nous rencontrons. Nos limites, nos fragilités, nos sentiments destructeurs, nos dépressions, nos désespoirs, mais aussi, derrière ces dragons terribles et menaçants (qui crachent du feu en nous), nous pouvons trouver une porte ouverte vers la réconciliation.

Comment ? En allant prendre le temps, si besoin, d’écouter l’être en souffrance au fond de nous, qui hurle, parfois, son sentiment d’injustice, sa douleur d’avoir perdu des êtres chers, mais aussi sa souffrance face à l’état d’un monde où la guerre et la bêtise semblent parfois régner en maîtres.

Voilà cette porte que nous pouvons, à tout moment, passer : aller rencontrer notre souffrance, décider de l’entendre, de l’apaiser, pour, finalement, accueillir l’être magnifique que nous sommes, derrière tout cela.

Je vais vous parler de pardon à soi-même. Je vais vous parler d’amour. De cet amour qui panse les plaies. Cet amour qui peut transfigurer notre histoire : parce que, si nous choisissons, chaque jour, de nous aimer et d’accueillir avec bienveillance ce qui gronde en nous, nous serons toujours vainqueurs. Aucune épreuve ne peut nous forcer à perdre notre dignité. Aucune épreuve ne peut, inéluctablement, nous forcer à courber la tête, à nous résigner.

Je vais vous emmener aujourd’hui rencontrer un homme qui a déjà fait couler beaucoup d’encre. Peu importent les traductions qui ont mené son histoire jusqu’à nous. Cet homme, symboliquement, c’est vous, c’est moi, c’est toi, chaque fois que le destin nous frappe, chaque fois que Dieu semble se soustraire à notre vue. Cet homme, c’est Job. Le Job de la Bible.

Cette conférence sera suivie de deux ateliers, qui permettront d’expérimenter deux aspects possibles du « pardon – acceptation » abordés : le pardon à soi-même, et le pardon à la vie. En d’autres termes, la réconciliation avec ce qu’on est, puis l’acceptation de son destin, et de la réalité.

Cette  réflexion nous amènera à nous interroger sur le rapport que nous avons à nos limites, à notre impuissance, mais aussi aux émotions violentes qu’elles peuvent susciter en nous.

Avec, en filigrane, la question suivante : comment pardonner l’impardonnable ? Comment accepter l’inacceptable ?

L’histoire de Job, in fine, n’étant-elle pas la rencontre ultime avec Dieu, mais aussi avec notre finitude, notre impuissance ? Et, un moment, la rencontre avec la Puissance de Dieu, c’est-à-dire la vie elle-même ?

 

1 ) L’histoire de Job 

  • « Il y avait, dans le pays d’Uts », un homme qui s’appelait Job. Et cet homme était intègre et droit ; il craignait Dieu et se détournait du mal », nous raconte la Bible.

    Tout est dit. Cet homme est intègre, droit, craint Dieu, et se détourne du mal. Un Saint, ou un Juste, dirions-nous. Celui qui fait le bien, qui amasse du bon karma (rappel : karma, qui signifie « action », nous parle des conséquences de nos actions)  Donc, logiquement, si j’agis bien, l’Univers me récompense. En d’autres termes, nous récoltons ce que nous avons semé.

    Et pourtant, nous avons tous vécu des moments, durant notre existence, où le « destin » nous semble injuste ; c’est ce qui est arrivé à Job. Mais voyez plutôt :

  • Un jour, Dieu frime un peu : il est fier de montrer à Satan à quel point son serviteur, Job, le craint et obéit à ses lois. Au cours de nos épreuves, nous verrons souvent qu’il nous faut apprendre l’humilité. Si je peux me permettre, visiblement, le Dieu de l’Ancien Testament, dépeint comme tout-puissant et redoutable, doit l’apprendre aussi ! Car Satan vient le narguer :

    « Tu parles, lui dit-il, Job te craint parce qu’il a tout ce qu’il lui faut, il jouit d’un bonheur parfait (il a la renommée, la gloire, des femmes, des enfants et des troupeaux en grand nombre), mais si tu lui enlèves tout cela, il va te maudire !!

  • S’ensuit alors un pacte entre Dieu et Satan. Dieu, ayant confiance en son serviteur, accepte que Satan lui enlève ses biens matériels, et fasse mourir ses enfants. A condition qu’on ne touche pas à sa santé à lui. Job ne renie pas Dieu. Il souffre, mais continue à lui faire confiance :

    «  Alors Job se leva, déchira son manteau, et se rasa la tête ; puis, se jetant par terre, il se prosterna, et dit : Je suis sorti nu du sein de ma mère, et nu je retournerai  dans le sein de la terre. L’Eternel a donné, et l’Eternel a ôté ; que le nom de l’Eternel soit béni! En tout cela, Job ne pécha point et n’attribua rien d’injuste à Dieu. »

  • Satan revient alors à la charge, et propose de toucher à  la santé de Job. Dieu accepte. Job est frappé d’un ulcère malin. La femme de Job commence à lui conseiller de maudire Dieu, mais Job tient bon. Il lui dit :

    « Tu parles comme une femme insensée. Quoi, nous recevons de Dieu le bien, et nous ne recevrions pas aussi le mal ? » En tout cela, Job ne pécha point par ses lèvres.

    Quelques chose d’important apparait là : quand nous sommes confrontés à l’épreuve, nous pouvons être amené à nous plaindre. Nous nous croyons maudits, et nos paroles ne sont plus que l’expression d’un état dépressif, qui déprime aussi les autres ! 

    Job pose ici la question du bien et du Mal : qu’il s’agisse de foi en Dieu, en l’Univers, en le Bien, peu importe : il s’agit là d’un questionnement profond par rapport aux valeurs. Le Mal existe : Et nous, comment pouvons-nous faire face à cela ?

    Lors d’épreuves très difficiles, le deuil le plus difficile, car invisible,  est souvent celui de nos idéaux, de nos valeurs. L’épreuve nous confronte à l’existence du mal, de la mort, de la souffrance, de la douleur. Nous ne pouvons plus la nier. Mais alors, comment faire ? Comment réussir à vivre dans un monde où le mal, parfois, triomphe, ou en tous cas apparemment ? Comment ne pas perdre la raison ? La confiance en Dieu, la confiance en l’avenir, en l’être humain ? Et comment accepter que les épreuves comme la prospérité puissent se succéder, sans raison apparente ? Comment accepter notre impuissance face à cela ? Voici toutes les initiations auxquelles nous sommes invités dans les temps d’épreuves.

    Job y parvient : c’est un choix, il le fait. Il continue  à croire, et comprend que le bien et le mal ne sont pas deux choses opposées. C’est la vie, le destin qui amène le bon comme le mauvais ; Quelle initiation !!

  • Job se lamente : « Maudit soit le jour où je suis né ». Il demande à Dieu de lui ôter la vie, d’abréger ses souffrances. Pourtant, il n’attente pas lui-même à ses jours. Il respecte sa vie, même cruelle, même injuste.

    Il questionne Dieu, l’appelle : «  Pourquoi ne donne-t-il la lumière à celui qui souffre, et la vie à ceux qui ont l’amertume dans l’âme ? »

    Nous reviendrons dans les parties suivantes, sur l’attitude de Job, et sa façon de gérer sa souffrance. Mais pour l’instant finissons ce résumé de son histoire.

  • Ses trois amis : Eliphaz , Bildad, Tsophar, viennent pour le consoler. Arrive alors une suite de monologues, ardents et poignants, dans lesquels, peu à peu, les trois amis finissent par accuser Job, chacun à leur façon.

    S’il est aussi juste qu’il croit, ce n’est pas normal que Dieu lui fasse vivre ces épreuves. On le traite d’insensé, on se moque de lui, on l’accuse, on le met en doute. Job tente de faire appel à leur compassion, mais en vain. Il se justifie comme il peut, et tente de ramener ses amis à une vision plus « sensible » de ses souffrances : ce qu’il attend, ce n’est pas un jugement, mais de la compassion, de la sympathie. Ses amis en sont incapables. Peut-être ont-ils peur d’être contaminés par le malheur que porte Job ?

    Parfois, nous vivons cela : au plus fort de la détresse, nos amis se détournent.

    Job, il faut dire, est dans une colère et une douleur très intenses. Aucune solution ne peut lui être apportée. Mais il interpelle Dieu, et continue à se justifier, et à clamer son innocence.

  • Le quatrième ami, le plus jeune, Elihu, apparait alors comme un envoyé de Dieu «  le souffle du Tout-Puissant m’anime » dit-il.

    « Dieu est plus grand que l’homme. Veux-tu donc disputer avec lui ? » Il rappelle à Job que Dieu est le Créateur de tout, et que l’homme doit se montrer humble devant lui.

    «  Nous ne saurions parvenir jusqu’au Tout-Puissant, Grand par la force, par la justice, par le  droit souverain. Il ne répond pas ! C’est pourquoi les hommes doivent le craindre : il ne porte les regards sur aucun sage. »

    Contrairement aux trois autres soi-disant amis de Job, Elihu ne remet pas en question la « sagesse » ou la droiture de Job. Il présente seulement Dieu, le Créateur, comme au-delà de toute justice humaine. Ses voies sont impénétrables. Il remet l’homme à sa place. Une place humble.

    En psychanalyse, nous parlons d’abandon de la toute-puissance, qui est une phase nécessaire du développement vers la maturité et la socialisation. Accepter nos limites. Finalement, il n’est question que de cela, dans chaque épreuve, chaque défi de vie. Accepter notre impuissance, le destin, et les  limites de notre volonté et de notre efficacité à changer notre vie. Pourtant, nous verrons que l’acceptation et la résignation sont deux choses bien différentes.

    Et Job nous convie, par son attitude tellement humaine et vraie, à emprunter le chemin qui nous mène à notre cœur, à la réalité de notre ressenti. De l’éprouvé.

    Apparemment, Elihu a touché juste. Il n’a ni renié la réalité de Job, ni tenté de le condamner, mais il lui oppose un plus grand que lui. Job est touché. Son cœur est touché, et le miracle survient. Dieu, qui, jusque-là, brillait par son silence, se manifeste enfin. Je pense que Job, étant allé rencontrer toute sa peine dans les moindres recoins, a allumé la lumière en lui, il peut enfin voir et entendre la voix de Dieu.

    Dieu montre son omnipotence, en faisant étalage de ses œuvres, visibles dans la nature.

  • Puis, Dieu apparait enfin : « L’Eternel, s’adressant à Job, dit : celui qui dispute contre le Tout-Puissant est-il convaincu ? Celui qui conteste avec Dieu a-t-il une réplique à faire ? » 

Mais Job est convaincu. Plus encore, il est déjà apaisé, car il a été entendu. Notre souffrance a besoin d’être entendue, et c’est une phase indispensable à tout processus de pardon. Nous devons, nous-même, entendre notre souffrance. Ne pas la nier. C’est la seule manière de lui donner la possibilité de guérir.

Un de mes professeurs disait : « vos plaies, il faut les mettre sur une étagère, chez vous, dans un coin que vous seul voyez, afin de les laisser prendre l’air et la lumière. Ainsi, elles guériront. Si vous les laissez enfermées, elles risquent d’empirer. »

 Il s’agit bien sûr d’une étagère symbolique. Job s’est exprimé. Il a laissé sa souffrance prendre l’air. Et même si elle n’a pas été reçue par tout le monde, Dieu a fini par l’entendre.

Job répond , et admet son indignité : 

« Voici, je suis trop peu de choses ; que te répliquerais-je ? Je mets ma main sur la bouche. »

Dieu continue donc à montrer sa toute-puissance, et Job la reconnait :

 « Je reconnais que tu peux tout, et que rien ne s’oppose à tes pensées.

Quel est celui qui a la folie d’obscurcir mes desseins ?

Oui, j’ai parlé sans les comprendre, de merveilles qui me dépassent et que je ne conçois pas.

Ecoute-moi, et je parlerai ; Je t’interrogerai, et tu m’instruiras

Mon oreille avait entendu parler de toi, Mais maintenant mon œil t’a vu.

C’est pourquoi je me condamne et je me repens,

Sur la poussière et sur la cendre. »

Il est question, à cet instant, de moment où le regard de Job se détourne de sa propre souffrance, pour embrasser l’univers. Avez-vous, vous-même, vécu ce genre de miracle ? Vous êtes en proie à une détresse dont vous pensez ne jamais pouvoir vous extirper, vous pensez que la vie ne mérite plus d’être vécue, et tout-à-coup votre regard est attiré par une fleur magnifique ? Un coucher de soleil ? Un enfant qui vous regarde, semblant vous dire «  la vie m’appelle » ?  Ou, encore plus proche de nous, une parole de réconfort d’un être que vous croisez « par hasard »…. A cet instant précis, vous êtes témoin de la magnificence de la Création, et la vie redevient possible. Vous sentez confusément que la vie a plus d’un miracle dans son sac, et vous vous raccrochez à cela, sans même le comprendre…

Il y a aussi une chose intéressante dans la confession de Job : c’est quand Job dit « écoute-moi, et je parlerai ». Job continue  à demander à Dieu de l’écouter. La sorte de repentance dont on nous parle n’est pas une humiliation silencieuse, pleine de culpabilité. Job n’abdique pas ce qu’il est. Son orgueil est brisé, mais pas son cœur, ni son être, ni sa volonté d’avoir une vraie relation avec Dieu.

Nous verrons que cet équilibre est nécessaire à toutes les phases du processus du pardon. Le réel pardon, qu’il soit à soi-même, à la vie, ou à l’autre, nécessite que toutes les parties soient entendues, et pas une seule au profit de l’autre.

  • Job est rétabli dans sa prospérité. Mais ce n’est pas tout ! Dieu est en colère contre les trois amis de Job, parce qu’ils n’ont pas parlé de lui avec droiture, comme l’a fait Job. Il reconnait donc la droiture de Job. Job pria pour ses amis, et ensuite Dieu le rétablit dans sa prospérité. On peut imaginer que si Job n’avait pas pardonné à ses amis, il n’aurait pas pu recevoir la bénédiction de Dieu. En effet, la colère, l’amertume et le ressentiment nous empêchent de rouvrir notre cœur pour recevoir ce que la vie peut encore nous offrir de bon
  • « Pendant les dernières années, Job reçut plus de bénédictions qu’il n’en avait reçues dans les premières. » OUF !!

  • Pour résumer, Job a reconnu la Toute-Puissance de Dieu, il a lâché-prise, pardonné  à ses amis, et Dieu l’a non seulement guéri, mais a honoré son attitude en le récompensant.

     

  • 2 ) La réconciliation avec soi-même

    Il y a un lien entre « pardon »  et réconciliation. En effet, l’absence de pardon, c’est-à-dire le ressentiment, l’amertume, la colère, la haine, et tous ces sentiments qui sont le résultat d’une blessure, d’une , séparation, nous éloignent de l’amour, de la paix, et de la communication, de l’union. Avec l’autre comme avec nous-même.

    Nous allons donc voir comment, à travers l’histoire de Job, une épreuve peut être une opportunité  formidable pour nous retrouver nous-même, nous réconcilier avec nous-même.

    Attention, il est peut-être bon de le rappeler : les épreuves sont désagréables, nous ne les recherchons pas, sinon, cela s’appelle du masochisme. Cependant, quand elles sont là (nous voyons dans l’histoire de Job que tout se joue à un niveau où Job n’a visiblement pas la possibilité d’infléchir son destin) , qu’allons-nous en faire ?

     

  • L’absence de culpabilité :

    Nous recevons, dans nos cabinets, nombre d’êtres que la vie n’a pas épargnés. Souvent, on a diagnostiqué, les concernant, une dépression, ou, plus pudiquement, un état dépressif. Un des caractères de la dépression est la façon dont l’image que le sujet a de lui-même est atteinte.

    Il se croit coupable, responsable de tous ses maux, incapable de sortir de son état, et parfois même maudit, pour ne faute que lui, ou ses ancêtres, auraient commise et qu’il doit payer. Il souffre et cherche vainement une explication. N’osant accuser les autres ou le destin, il s’accuse, lui.

    Il y a des avantages apparents à cela : si je suis coupable de mes malheurs, et m’en accuse, pire, me les fait payer très chers (par l’impossibilité à être heureux, par exemple), je me maintiens dans l’idée que j’ai une quelconque puissance sur ma vie, un pouvoir sur les évènements. Et c’est bien moins douloureux que le sentiment d’impuissance, de perte, de deuil. 

    Honnêtement, avons-nous le pouvoir de ressusciter un être cher qui vient de mourir sous nos yeux ? D’arrêter un tsunami qui va provoquer quelques millions de morts? Non. Parfois, nous sommes impuissants. Tout simplement.

  • La combativité : Job souffre. A certains moments, il montre des symptômes de la dépression, mais à aucun moment il ne finira par détruire totalement l’image qu’il a de lui-même. Il est en colère contre Dieu, il l’interpelle. Il ose ! Contrairement aux vrais dépressifs qui rasent les murs, baissent la tête, et n’osent pas exprimer un seul besoin, convaincus qu’ils ne méritent rien de bon. Il ne comprend pas. Il s’est décidé à interpeler Dieu, jusqu’à ce que celui lui réponde. Comme Jacob qui s’est battu avec l’ange, jusqu’à ce que l’ange le bénisse.

    Job ne s’éteint pas lui-même, ne se condamne pas, n’abdique pas totalement son désir pour la justice et le bonheur. Il ne lâche pas l’affaire. Et c’est son désir qui, malgré les épreuves, va le porter jusqu’à un avenir meilleur.

  • Il va jusqu’au bout de son processus (comme on dirait en thérapie ) :

    Il va aller rencontrer tout ce qu’il y a de plus violent en lui, qui  est, finalement, la réaction au destin violent qui est le sien. Encore une preuve qu’il est parfaitement sain d’esprit !! Il subit des épreuves cruelles, il souffre. Quoi de plus normal ? C’est la condition pour ne pas sombrer dans la folie, dans le clivage, dans la psychose.

    Il rencontre toutes ses douleurs. N’en escamote aucune. C’est un cri déchirant, infini, qui nous renvoie à toutes nos blessures les plus intimes, les plus atroces. Celles, vous savez, qui nous donnent envie de prendre une pilule qui nous permettrait de ne pas nous réveiller pour ne plus sentir la douleur.

    Mais Job ne se suicide pas. Bien sûr, à un moment, il maudit le jour où il est né. Mais c’est une manière, encore, d’exprimer sa colère contre Dieu. De lui dire, une fois de plus : pourquoi m’as-tu fait naître, si c’est pour cela ? Oui, il va jusque-là. Il ne refoule rien. Il ose aller creuser jusqu’au fond, comme on ferait sur le divan d’un psychanalyste qu’on ne voit pas.  C’est facile, Dieu est invisible. Job interpelle Dieu, il ne le laissera pas s’en tirer comme ça.

  • Il s’accepte lui-même : il souffre et l’exprime. Il est authentique, vrai. Il s’aime suffisamment pour penser que son bonheur mérite d’être pris en compte, ses besoins écoutés, sa souffrance exprimée. Ainsi, il libère sa créativité, il ne se coupe pas les ailes, même si la vie, semble-t-il, les lui a coupées. Il voit au-delà. Il parle, il ne se résigne pas. Il croit encore à une issue possible, et il rassemble les forces qui lui restent pour ne pas sombrer.

    Il exprime ses émotions, sans les renier, malgré les jugements de sa propre femme, et de ses trois amis. Il ne se clive pas, ne tente pas d’escamoter sa souffrance, ni la colère qu’il éprouve envers un Dieu qui lui paraît injuste. Il unit en lui le Divin ( la foi en Dieu ) et l’humain ( ses souffrances, ses révoltes ) et ne s’abandonne pas, même si tous les autres l’abandonnent. Il ose Etre.

    Il rencontre ses faiblesses, ses limites. Il en souffre, mais ne tente pas de faire le fort, de faire semblant. C’est un homme brisé, et il le dit. Et c’est là qu’est sa force. Il est vrai. Il est lui-même.

  • Il croit encore à l’avenir : Voici un des secrets du rétablissement, après l’épreuve : pouvoir se projeter encore dans un avenir possible. Ne pas s’arrêter à la colère. Garder l’impression que notre vie a un sens ( le mot sens employé comme synonyme de direction ).

     

     

    3 ) La réconciliation avec son destin

  • La réconciliation avec son Destin : Dieu finit par se présenter à Job, dans sa Toute-Puissance, et lui rappelle qu’il n’est qu’un être humain ignorant et fini. Job comprend l’humilité, et «  se rend » à son destin. Il arrête de lutter contre Dieu. Il accepte de pardonner à ses amis, et Dieu le guérit, et le rétablit dans tous les domaines de sa vie, en ne manquant pas de le récompenser. Il se rend.  C’est l’abandon de la lutte, aussi bien militaire que relationnelle ou émotionnelle.

    Mais comment cette reddition est-elle possible, si on n’a pas confiance ? Dieu va montrer, démontrer mathématiquement  à Job qu’il peut avoir confiance en lui, en lui rappelant l’incroyable complexité de ses œuvres. Regarde, lui dit-il, ce que je suis capable de faire (quand je veux ) , tu ne crois pas que tu as intérêt à me suivre, moi, et à me faire confiance ? Dieu fait sa pub. C’est sûr, c’est convaincant !!

  • Les questions philosophiques : Parce que, à chaque épreuve intense, comme à chaque deuil, se pose  la question du sens de la vie, du Bien, du Mal, de la Justice, de l’injustice, et du pourquoi de tout cela. Et puis, bien sûr, de l’existence de Dieu. De ce qu’il est, et n’est pas.

    Rappelons que, dans le buisson ardent, Dieu se manifeste à Moïse par ces paroles : Je suis. Je suis celui qui est. Je suis donc ce qui est, ce que tu vois, cette réalité. C’est donc mon œuvre : le serpent, c’est mon œuvre, Eve croquant la pomme, c’est mon oeuvre : permettre les guerres, c’est mon œuvre ; .enfin, pas tout à fait. Parce que, les guerres, c’et l’oeuvre des hommes, et de leur libre-arbitre.

    Où se situe le libre-arbitre de Job ? On peut le résumer en une question, accepter, ou pas ? Lutter contre Dieu, ou pas. Souffrir, ou pas.  

    Et comment vivre quand le sens même de notre vie, nos valeurs les plus profondes, ont été bafouées ? Certains ont survécu aux camps de concentration, mais sont devenus fous des années plus tard, et se sont suicidés. Leurs valeurs avaient été trop meurtries. Mais certains ont survécu à la perte apparente de sens : ils ont créé un sens, au-delà, ailleurs :

    « Mais alors, dit Alice, si la vie n’a aucun sens, qui nous empêche d’en inventer un ? » ( Lewis Caroll )

    Visiblement, cette salle est remplie de gens qui ont suivi la suggestion d’Alice : ils sont allés créer un sens dans le chaos, une direction malgré la perte, une vie après la mort. Ils ont transcendé.

  • Je vais me permettre de citer Karlfried Graf Durkheim, dans « le centre de l’Etre ».

     

    «  Quelles sont les détresses que l’homme rencontre dans sa vie ?  Il y en a trois…

  1. La mort, la peur de la mort, qui entraîne l’angoisse
  2. La rencontre avec l’absurde, quand nos valeurs sont bafouées, ce qui entraîne la détresse
  3. L’isolement, la solitude, l’absence de contacts, qui entraîne la tristesse

         En quoi ces détresses ont-elles  à voir avec l’expérience de la transcendance ? Parce que l’homme qui est plongé dans l’une ou l’autre de ces détresses peut, d’un seul coup, se sentir libéré. Comment cela est-il possible ? Lorsque l’homme fait ce qu’il ne peut pas faire sur le plan du moi naturel : accepter l’inacceptable :

  1. Dans la confrontation avec la mort, l’homme qui vit l’expérience de ce qui transcende la vie et la mort est immergé dans un état de force. C’est un moment d’ouverture à la force essentielle sans la faiblesse du moi existentiel. De cet état de force émerge un grand calme.
  2. Dans la confrontation avec l’absurde, l’homme qui vit l’expérience qui transcende le sens et le non-sens est immergé dans un état de lumière. C’est un moment d’ouverture à l’ordre universel dans ce qui représente le non-sens sur le plan de l’égo. De cet état de lumière émane une grande sérénité. Se révèle une sagesse qui dépasse tout savoir humain.
  3. Dans une situation où on se sent abandonné, peut-être même trahi, c’est l’isolement total. Ici encore, si l’homme a cette grâce d’accepter sa situation inacceptable, il peut être plongé sans un état d’amour, une sensation d’union avec tout. Il se sent dans un état d’amour, dans un état de lumière, dans un état de force. De ce contact avec tout émane une profonde joie de vivre. »

     

  • La réconciliation avec son destin est indissociable de la réconciliation avec soi-même. Car, si on accepte vraiment de suivre ce cheminement intérieur, tel que Job le vit, on va se retrouver dans une connexion si étroite avec la souffrance, qu’un moment surviendra ce souhait que toute cette souffrance cesse ; On ne peut pas souhaiter faire cesser quelque chose qu’on ne sent pas. Pour en sortir vraiment il faut y être entré.

    Job a fait le tour de la souffrance, il réalise un moment qu’il doit passer à autre chose. Il est prêt à abandonner cette souffrance, à ne pas s’y raccrocher, encore et encore, comme la seule chose qui remplace ce qu’il a perdu. Il est prêt à faire place nette en lui. A faire le deuil de sa souffrance, de son passé. En acceptant son destin, donc son présent, il se rend la possibilité de le sentir se transformer, et donc de modifier son futur.

    Pour nous, il s’agit de récupérer notre capacité d’action, afin de nous mettre à rebâtir, d’autres choses, autrement :

 

4 ) Le lâcher-prise, condition au bonheur ?

  • Lâcher ses propres valeurs : Que va-t-il se passer, pour Job ? Ses valeurs vont se modifier. D’une identification  à sa propre justice «  je suis juste, dit-il, je ne comprends pas », il va finir par s’en remettre à une puissance plus grande, plus élaborée, avec laquelle on ne peut rivaliser. La vie (Dieu), qui crée la biche comme le crocodile, est évidemment bien plus élaborée que lui. On peut aisément en déduire qu’elle  connaît des « trucs » que lui ignore.

    Mais qu’est-ce qui fait que Job peut être un enseignant pour nous ? C’est parce qu’il a pu rencontrer une foi et une confiance «  divines » une fois qu’il a accepté de faire le tour de sa petite sagesse humaine. Il a lâché ses préjugés, ses prérogatives, ses croyances, et accepté de s’ouvrir au nouveau.

  • Lâcher sa volonté propre, ou, en tous cas, la volonté de dicter à la vie ce qu’elle doit faire, et comment. Car nous sommes perdus d’avance.

    Comme nous dit le philosophe Francis Bacon « On ne commande à la nature qu’en lui obéissant ».

    Que pouvons-nous changer ? Sur quoi nous pouvons agir ? Il faut tenter de répondre à ces questions pour trouver le juste milieu entre une passivité résignée et une rigidité fière et stérile. En d’autres termes, jusqu’où va notre pouvoir ? Utiliser notre volonté dans le sens du vent, et pas pour lutter contre lui.

  • Par rapport au pardon, disons dès maintenant que le même rendez-vous avec l’acceptation se propose à nous : acceptation de la réalité ( l’épreuve ) , des souffrances qu’elle engendre ( douleurs, deuils  à faire, parfois conséquences irrémédiables, comme des séquelles physiques, ou l’absence d’un être cher, lorsqu’il s’agit du décès de quelqu’un), et qu’il s’agisse de pardonner à soi-même, à la vie, ou à l’autre, la même rencontre nous est demandée, si nous voulons trouver la paix : la réconciliation avec la réalité. C’est-à-dire la sortie du déni, le deuil des illusions. Oui, l’épreuve a bien eu lieu. Oui, cette souffrance existe. Elle est réelle.

     

  • La réconciliation avec la réalité, le « ici et maintenant »  (en nous et autour) , ouvre la voie de l’apaisement et de la santé , sur tous les plans. En modifiant notre regard, nous permettons à l’abondance de se manifester à nouveau, parce que nous retrouvons la foi.

    Parce que tant que nous sommes dans la colère, dans la lutte contre plus fort que nous, notre corps souffre, en plus de notre âme.

  • Lâcher-prise, c’est aussi accepter de laisser partir le passé, en l’occurrence de pardonner à ses amis. Car toute l’énergie utilisée à nous remémorer le passé, à vouloir, en fantasme, le changer, nous empêche de nous saisir pleinement des possibilités qu’offre l’avenir ; Tous les deuils non faits nous maintiennent dans l’impuissance. Alors, que, lorsque nous avons perdu quelque chose , nous devons rebâtir, en tenant compte des réalités actuelles.

     

     

    Conclusion

    Plus j’écris, moins j’ai envie de d’écrire des conclusions.Parce que, justement, c’est à une perspective que l’histoire de Job nous convie :

    Cette certitude que Dieu, la Vie, le temps, le destin (appelons-le comme nous voulons ), a toujours plus d’un tour dans son sac, même si nous ne le voyons pas.

    Au plus terrible du désert, au plus noir de la nuit noire (telle qu’en parlait Saint Jean de la Croix par exemple ), peut subsister cette idée que demain, ou après-demain, il fera jour à nouveau.

    Personnellement, dans les moments de détresse ou de désarroi, quand, même  à force de prier ou de hurler vers dieu, j’avais l’impression qu’il n’apparaissait pas, j’ai souvent utilisé le truc suivant : Créer une image mentale de moi, dans l’avenir, apaisée, joyeuse, détendue ( parce qu’il me semblait logique, même si mes émotions disaient l’inverse, qu’un jour je verrai et sentirai les choses autrement ), et puis me connecter à cette image. Devenir cette image.

    Le Bouddha nous a rappelé : «  la seule chose qui ne change pas c’est le changement ».

    Alors, quand il ne reste plus que cet espoir-là, nous pouvons incontestablement nous y raccrocher : Même la souffrance est éphémère.  Après la pluie, le beau temps.

    A nous de parcourir, avec le plus de détermination possible, ce chemin unique qui nous mènera vers l’arc-en-ciel.

     

     

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